Like a Melody | Rencontre avec Fishbach – « Ceux qui aiment ont raison »


Depuis son premier EP éponyme fin 2015, l’ardennaise Fishbach a dessiné une ascension remarquable, portée par une identité musicale génialissime et une personnalité si singulière qu’il a été impossible de la louper. Alors qu’on pensait déjà s’en être pris plein dans la face avec cet EP, la nordiste a sorti son premier album « À ta merci » sur le label Entreprise en janvier dernier. Un premier opus incroyable et libérateur, fatalement destiné à l’écoute en boucle et au succès mérité.

À l’occasion de son passage à Nantes le 16 mars dernier, j’en ai profité pour lui poser les questions qui me chatouillaient depuis la première écoute de l’album. Rencontre avec la sacrée Fishbach à minuit passé, très à chaud, vive et expressive après son excellent concert. Une personnalité loin d’être décevante, quand déjà avant la première question, elle se lance avec passion sur les anecdotes des débuts de Fishbach dans sa chambre :

_ Salut Fishbach et merci d’accepter de répondre à nos questions ! C’est bon, l’enregistrement est lancé.

Fishbach : Ces appareils sont extrêmement bien foutus ! Tu sais que moi j’ai commencé à faire de la musique sur iPad ? L’iPad a un micro à la con d’iPad, j’étais dans GarageBand et je faisais toutes mes maquettes comme ça. Je chantais dans le micro d’iPad et ça captait trop bien. Même sur l’album il y a des prises de voix d’iPad ! Ouais, bien sûr, parce que même si tu l’as fait en studio avec un putain de micro de ouf, le mood dans lequel t’étais dans ta chambre un peu solo avec l’émotion du moment où tu délivrais le morceau, il ne se reproduit peut-être pas deux fois. Des fois, il vaut mieux transiger la qualité que le fond, l’émotion primale du truc.

_ Comme tu es encore à chaud, tu peux commencer par me dire comment s’est passé le concert de ce soir ?

F : Je suis méga à chaud. J’ai perdu ma voix pendant les quatre derniers morceaux, mais c’était bien : j’aime toujours venir à Nantes. Les fois où je suis venue, c’était toujours génial, c’est vraiment une ville pleine de bonnes ondes, je crois que le climat est fait pour moi. Je suis une nordiste, j’aime bien Nantes. Et puis c’était particulier parce que c’était pas une vraie salle de spectacle, comme où on a l’habitude de jouer. C’était gratuit donc tout le monde pouvait venir, ça c’était génial, surtout pour les jeunes qu’ont pas de thunes, c’était vraiment cool. Et en même temps, c’est aussi la première date après la Cigale qu’on a faite avant-hier, c’était méga intense, donc c’est un peu la première date après un grand moment. On est en redescente de quelque chose. Mais c’était intense aussi, ce soir devant les gens : certains connaissaient, je l’ai vu, certains ne connaissaient pas, je l’ai vu aussi. En tout cas il n’y a pas eu de gentillade. Y en a qui n’ont pas aimé, ils se sont barrés. Y en a, ils n’ont pas compris, ils sont restés. C’était fort.

_ Tu as 25 ans, tu as fait naître Fishbach il y a quelques années : peux-tu me raconter les débuts du projet ? Avant, tu étais dans un groupe où tu chantais en anglais…

F : À 17 ans, j’ai rencontré un mec qui faisait du metal, avec qui j’ai monté un groupe. Ça a duré quatre ans, ça m’a révélé ce que j’aimais faire : de la scène. Et après, quand ça s’est arrêté, j’étais vraiment toute seule et super malheureuse, comme une nana de 20-21 ans où tu te cherches, tu vis des histoires d’amour, des histoires de mort, plein de choses qui se passent autour de toi, et il faut les délivrer. Y en a qui font du sport. Y en a qui font de la religion. Chacun fait son truc, et moi, ça a été gueuler dans un micro toutes ces choses-là, les enregistrer et les fixer dans l’iPad. C’est ça qui m’a donné envie. Quand on a fait nos premiers concerts avec ce groupe, c’était formidable. Et quand j’ai commencé toute seule, en Fishbach, à faire mes trucs, j’ai senti que je pouvais être extrêmement complète autour d’une chose. Je pouvais, avec un média, un format qui est celui de la musique, de la chanson, donner tout ce que j’avais en moi qui me troublait. Et ça c’était vraiment cool. Il y avait à la fois l’aspect physique, chanter ; le fond, mon histoire que je déversais, mes règlements de compte, des textos que j’ai pas réussi à envoyer… Dans mes chansons, il y a eu tout ça à la fois. C’est une question à la fois normale et basique, et à la fois elle ne se pose pas. J’ai fait comme n’importe quelle jeune femme qui a des sentiments : les déverser.

_ Justement, dans l’album, les sujets que tu as cités, l’amour et la mort, sont les sujets primaux…

F : L’amour, c’est ce qui nous guide tous, on est tous émerveillés devant ça, même adulte, même blasé, il n’y a que l’amour qui compte. Ma devise, c’est « ceux qui aiment ont raison ». Quand on parle de musique par exemple, c’est ceux qui aiment qui ont raison. Toujours. Ceux qui aiment Jul –moi j’aime pas, par exemple, c’est pas ma came–, ils ont mille fois plus d’arguments d’aimer Jul que moi j’en ai de ne pas l’aimer. C’est l’amour qui compte. Et la mort, c’est la grande question : qu’est-ce qu’on fait ? Croire en Dieu, avoir une éducation religieuse mais ne pas y croire, vouloir y croire mais ne pas savoir, rechercher son identité, qu’est-ce qu’il se passe après, qui suis-je, pourquoi suis-je… La mort, c’est un sujet universel. On y est tous confrontés, on va tous voir les gens qu’on aime mourir.

_ Dans ces deux thèmes qui se tournent autour, tu parlais de l’amour en général. Il y a beaucoup de « tu », de « toi » dans tes paroles. Est-ce que tous les morceaux de ton album parlent d’une seule histoire, d’une seule personne, ou est-ce un condensé de plusieurs moments ?

F : C’est intéressant comme question. C’est vrai qu’on pourrait le croire, parce qu’il y a eu un garçon, une histoire d’amour très intense que j’ai vécue, qui aurait pu être la muse. C’est la personne qui m’a inspirée les chansons au moment où je les ai écrites. C’est marrant parce que là, je chante et je représente des chansons écrites il y a quelques années, et ma vie a changé depuis. Et je pensais ne jamais me remettre de ces histoires d’amour et de « ma seule histoire d’amour » comme je le disais ! Sauf que, c’est délirant : les chansons ont changé d’interlocuteur. Pour les histoires d’amour, j’ai aimé autrement d’autres personnes. Pour les histoires plus universelles qui parlent de la mort et des choses un peu plus actuelles, des troubles communs qu’on peut avoir dans notre époque, ça a évolué aussi. Ma chanson ‘Mortel’ parlait de sexe à la base. Et au final, elle est sortie le 6 novembre 2015 ; « jamais rien vu d’aussi mortel que ces tirs au hasard », putain ! Les gens ont reconnu en ça les attentats à Paris une semaine plus tard, y a eu un délire, les gens se la sont appropriée autrement. Donc l’interlocuteur de mes chansons évolue avec le temps. Quand on écoute parfois des chansons de Michel Berger, Daniel Balavoine, les vieux chanteurs, et qu’on peut retransposer ces textes dans l’époque, tu crois que l’interlocuteur a pas changé ? Bien sûr que si. Et tant mieux. Ça s’appelle la variété, ça s’appelle l’universalité des sentiments, et c’est vachement beau. C’est comme la mode. C’est un éternel recommencement. La mode, les drames. Tout ça se mélange. J’ai l’impression d’être Jean-Claude Van Damme quand je dis ça.

_ J’ai aussi l’impression qu’il y a un thème qui tourne autour des écrans dans l’album, visuellement dans le clip de ‘Y crois-tu’ et dans les paroles de ‘Un beau langage’ par exemple. Était-ce volontaire ou un pur hasard ?

F : C’est lié parce que je fais partie d’une époque. À la fois, on m’assimile souvent à une époque musicale qui date d’il y a trente, quarante ans, dans mes influences et les sonorités que j’utilise. Moi, je suis extrêmement inspirée du 19ème siècle. Tu vois, le clip de ‘Y crois-tu’ dont tu parles, j’ai voulu faire un clip éclairé à la bougie, sauf que comme c’est dans notre époque, c’est éclairé au portable ou à l’ordinateur. On a tous vécu ce moment, seuls dans notre chambre dans le noir, où il n’y a que notre lumière qui nous éclaire et on attend une réponse ou un événement. On a peur de passer à côté d’autre chose alors on est là à scroller comme des connards. On attend une réponse, on rêve, on voit des images qui nous font rêver, des vies qui ne sont pas les nôtres et qu’on rêverait d’avoir. Ce moment-là, il est intéressant. Je pense que cette vision-là de l’attente amoureuse, de l’attente romantique en général, elle est complètement symbolisée encore plus avec ça, avec ces Tinder, ces trucs « j’te prends, j’te jette » mais au final je suis tout seul dans ma piaule comme un con ! Ces trucs-là, ouais, évidemment, j’ai voulu vachement l’utiliser. Les écrans, c’est particulier. Regarde, tu vas partager cet article dans Internet, tu vas me tagger sur Facebook, je vais te retrouver, on va se retrouver grâce à ça, c’est énorme, c’est dingue non ? Ça peut être génial, mais ça peut être très dangereux aussi. Tout ce rapport-là avec les écrans, cette lumière bleue qui nous empêche de dormir, ça m’inspire.

Je suis arrivée dans l’Internet quand j’avais 14 ans, quand Internet s’est démocratisé. C’est le truc global de cet achat et vente des corps et des âmes, des gens, de l’amour, de ce qu’on attend, qui me fait halluciner. Je pense que tous les gens qui créent, que ce soient les cinéastes, les musiciens, les comédiens, ce sont des gens qui sont très observateurs. J’ai vachement observé, écouté, et ça me fait quelque chose ces écrans. La femme de ‘Un beau langage’, c’est une femme qui préfère le fantasme à la réalité. Je ne suis pas cette femme. Je peux admettre que le rêve est beaucoup plus beau : pour tous ceux qui ont réalisé des fantasmes, il y a eu trois-quarts de déçus. Parce que c’est normal : c’est très beau de rêver. Avant, on ne connaissait pas la vie privée des célébrités. On ne savait pas du tout avec qui se mariaient les politiques, ni leurs magouilles financières. C’était très bien comme ça ! Le fantasme, l’admiration totale. Maintenant, on sait tout. C’est ça le problème. Moi, j’aimerais pas qu’on sache tout de moi. C’est normal. J’ai pas du tout envie que tu saches où je dors, ce que je mange, qui est mon petit amoureux ou mon amoureuse. Je veux pas que tu le saches, parce que c’est à moi et c’est important. J’ai besoin de rêver, de m’émerveiller. Du coup, cette époque avec les écrans dans la gueule, avec le fait qu’on sache tout, des enfants de 7 ans voient des pornos hardcorissimes, pff… Comment vont-ils faire l’amour ensuite ? Comment faire ? Faut rêver ! C’est ça, les écrans.

_ Quel serait le fantasme de Fishbach ?

F : J’ai deux sujets de fascination en ce moment. Le nucléaire ; j’en ai très, très peur, je sais pas quoi faire. Tu sais on a plein de centrales nucléaires, j’ai peur que ça pète, t’as vu ça a pété dans deux pays là, ça a fait des ravages, ça me fait chier. Je sais pas comment faire. Ça me fait vraiment bader, j’aimerais savoir comment faire… Ma chanson dans tout ça ne serait qu’une aspirine ou aiderait à réveiller des consciences, et encore, ça n’aura aucun impact ! Même si les Daft Punk faisaient une chanson sur le nucléaire, on n’y arriverait pas. C’est compliqué. Mais ça m’inspire quand même à fond. Et le deuxième sujet, c’est encore les écrans et la science sociale. Je trouve ça fou, les rapports humains qui changent comme ça, c’est assez bizarre. Ça m’inspire. Peut-être deux prochains thèmes d’un prochain disque, je sais pas. C’est possible. Mon fantasme en tant que Fishbach, ce serait d’être putain de pertinente et utile avec des mots ou de la poésie face à ces phénomènes. De pouvoir un peu secouer tout ça dans une idée fondamentalement humaniste et qui me correspond. C’est ça mon fantasme, c’est pas d’aller faire des stades dans le monde entier. C’est de pouvoir se dire qu’une chanson peut être plus qu’une aspirine, une chanson peut réveiller des consciences.

Merci Fishbach !

Pour retrouver Fishbach :
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